"Les heures souterraines" de Delphine de Vigan

Publié le par Du soleil sur la page

"Il arrive un moment où le prix est devenu trop élevé. Dépasse les ressources. Où il faut sortir du jeu, accepter d'avoir perdu. Il arrive un moment où l'on ne peut pas se baisser plus bas."

 

Les heures souterraines

Editions JC Lattès, 299 pages, 2009

 

 

Nous sommes à Paris, dans le métro et le RER, dans ses rues encombrées. Des milliers de gens se croisent chaque jour,sans se voir,  transportant leurs peines avec eux. Ils sont assis l'un à côté de l'autre, se tiennent debout trés proches, si proches, se font face et pourtant, rien ne se voit ou ne se dit...ce sont les heures souterraines, ces heures où nous supportons de moins en moins cette solitude, cette indifférence, cette agression perpétuelle parce qu'ailleurs, au travail ou à la maison, quelquechose dérape. Nous nous sentons seuls entourés de milliers d'autres qui, probablement, ressentent la même chose à certains moments de leur vie...des moments où nous aimerions trouver plus d'humanité.

 

C'est le thème de prédilection de Delphine de Vigan...la violence dans la solitude.

 

Mathilde est une jeune femme qui approche de la quarantaine, veuve et  mère de trois jeunes garçons qu'elle élève seule.. Elle est adjointe du Directeur Marketing de la principale filiale Nutrition et Santé d'un groupe alimentaire internationale depuis plus de huit ans, depuis qu'elle doit subvenir aux besoins de ses enfants. Elle s'entend bien avec son patron, ses collègues, fait de la gym deux fois par semaine, mène tambour battant cette vie de mère active sans se plaindre, comme tout le monde, arpentant chaque jour, matin et soir, les transports sans compter les heures...jusqu'à la réunion qui va tout faire basculer. D'assistante dévouée et reconnue, elle va devenir l'insédirable, la transparente, la harcelée. Pendant plusieurs mois, elle va laisser les choses s'installer, se détériorer, sans plus pouvoir réagir, sans trouver aucun support. Et puis, une voyante lui annonce que le 20 Mai, sa vie va changer.

 

De son côté, Thibaut est médecin urgentiste. Chaque jour, il se noie dans une marée de symptômes et de solitudes. Il vient de rompre avec Lila, une jeune femme qu'il aime éperdument mais qui reste froide en dehors du lit... qui marche à côté de lui sans jamais l'effleurer ni le toucher...une distance les sépare...Lila lui échappe. Elle se dérobe. Elle le remercie d'être là. En attendant mieux. Thibaut choisit ce matin du 20 Mai pour mettre un terme à cette histoire.

 

Les deux témoignages se succèdent, se superposent.

 

Mathilde revient sur ses derniers mois, sur le comportement étrange de son patron, sur le silence de ses collègues, sur sa lassitude , son envie de ne plus rien faire.

 

Et puis soudain Jacques se met à hurler.

-Ne me parlez pas sur ce ton!

Elle ne comprend pas. Elle lui a parlé doucement. pas un mot plus haut que l'autre. Mais déjà, Jacques recommence.

-Vous n'avez pas à me parler sur ce ton!

Elle ne respire plus. Elle regarde autour d'elle, elle cherche un point d'anchrage, fixe, tangible, elle cherche quelque chose qui porte un nom, un nom que personne ne peut contester, une étagère, un tiroir, un dossier suspendu, elle est incapable de proférer un son.
Il est hors de lui, il continue.

-Je vous interdis de me parler comme ça, vous m'insultez, Mathilde, je suis votre supérieur hierarchique et vous m'insultez!

Soudain, elle comprend. Ce qu'il est en train de faire.

Sa porte est grande ouverte et il hurle pour que tout le monde l'entende....ils pourront tous en témoigner.

 

Dans cette situation bien précise, j'aurais laissé le téléphone en plan, sur le bureau et je serais allée vers les autres puis vers lui...mais Mathilde était déjà au bout du rouleau!

 

Nous suivons Thibaut dans l'après rupture, ses réflexions sur la femme qui le hante, sur son irrésistible besoin de surveiller son téléphone...en vain.

 

Il espère lui manquer, comme ça, d'un seul coup. Un vide vertigineux qu'elle ne pourrait ignorer. Il espère qu'au fil des heures elle soit gagnée par le doute, qu'elle prenne peu à peu la mesure de son absence. Il voudrait qu'elle se rende compte que jamis personne ne l'aimera comme il l'aime, par-delà les limites qu'elle impose, cette solitude fondamentale qu'elle oppose à ceux qui l'entourent mais n'évoque qu'à demi-mot.

C'est ridicule. Il est ridicule. Grotesque. Pour qui se prend-t-il? En vertu de quelle supériorité, de quelle exception?

Lila ne reviendra pas....Elle sait que les gens qui aiment au-delà de ce qu'on peut leur donner finissent toujours par peser.

 

Il n'a pas cru à cet amour fragmentaire, intermittent, cet amour qui se passait de lui pendant des jours, voire des semaines, cet amour privé de contenu.

Car Lila avait toujours quelque chose de plus important à faire.

 

 

Ce 20 Mai  , Mathilde et Thibaut ressentent les mêmes choses, se disent les mêmes choses dans leur coin...sans se connaître, sans se voir....

"ils rêvent de quelqu'un à qui ils demanderaient: est ce que tu peux m'aimer? Avec toute leur vie fatiguée derrière eux, leur force et leur fragilité. Quelqu'un qui connaîtrait le vertige, la peur, la joie..."

 

Dans le métro qui les ramène chez eux, épuisés, vidés, préoccupés, en cette fin de journée du 20 mai,  ils vont enfin se croiser...

 

La femme s'est pris les pieds dans sa malette, puis elle s'est éloignée sans s'excuser. Il a dit merde, ou putain ou d'autres mots qui peuvent être, tout aussi mesquins. Des mots qui ne lui appartenaient pas. La fatigue avait suffi à faire de lui cet être à lfeur de peau, dont la violnece, trop longtemps contenue, pouvait surgir à tout moment.

...Il lui a semblé que cette femme et lui partageaient le même épuisement, une absence à soi même qui projetait le corps vers le sol. Il lui a semblé que cette femme et lui partageaient beaucoup de choses.

 

La fin n'est pas celle que l'on croit. C'est notre vie à tous qui est ici décrite...nous nous croisons journellemen, nous posons notre regard sur la personne qui s'assoit en face de nous , nous pestons sur celle qui nous heurte et nous poursuivons notre route.

 

Encore un roman  qui se lit d'une traite et que j'ai beaucoup aimé parce qu'il sonne juste. Je suis heureuse de la savoir présente au Salon du Livre de Vannes les 19 et 20 Juin et j'espère pouvoir la rencontrer.

 

L'avis d'Amanda  qui cite la vidéo trouvée dans l'article de Hubert Artus de Rue 89 et que je remets ici:

 

 

 

 

 

 

  

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