"Les choses" de Georges Perec
Editions Julliard, 144 pages, 1999
Tout commence par la description d'un bel appartement imaginaire...
Il leur semblerait parfois qu'une vie entière pourrait harmonieusement s'écouler entre ces murs couverts de livres, entre ces objets si parfaitement domestiqués qu'ils auraient fini par les croire de tout temps crées à leur unique usage, entre ces choses belles et simples, douces, lumineuses. Mais ils ne s'y sentiraient pas enchaînés: certains jours, ils iraient à l'aventure. Nul projet ne leur serait impossible. Ils ne connaîtraient pas la rancoeur, ni l'amertume ni l'envie. Car leurs moyens et leurs désirs s'accorderaient en tous points, en tout temps. Ils appelleraient cet équilibre bonheur et sauraient, par leur liberté, par leur sagesse, par leur culture, le préserver, le découvrir à chaque instant de leur vie commune.( p.16-17)
Années 60. Le jeune couple d'étudiants vit dans un appartement minuscule. Leur situation économique et leur position sociale ne leur permettent pas mieux. Ils aimeraient vivre dans le confort et la beauté, s'enrichir vite.
Jérôme et Sylvie, jeunes gens bouillonnants d'après guerre, peu enclins aux études, qui veulent surtout vivre et profiter de la vie , se démarquer de leurs aînés qui ont manqué ,souffert et qui poursuivent encore une guerre loin de chez eux, deviennent psychosociologues , un métier qui n'en est pas vraiment un mais qui démarrait fort dans ces années-là. Ils se montrent de bons enquêteurs et l'argent arrive qui va leur permettre de "mieux vivre", rêver un peu. Ils entrent dans la spirale de la surconsommation, allant des petites trouvailles pas chers aux objets les plus chers...accumuler, accumuler, étouffer sous les objets....
Petit à petit, je me suis sentie m'éloigner d'eux. Je les ai trouvés de plus en plus envieux, impatients, inconsistants, en perpétuelle recherche d'un El Dorado en attendant que ça leur tombe dans la main. Cette position m'a désarçonnée car je pensais que c'était surtout un phénomène actuel !
Ils aimaient la richesse avant d'aimer la vie.
Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu'on ne pouvait acquérir(...)déceptions (...) hargnes...ils comprenaient, parce que partout, tout autour d'eux, tout le leur faisait comprendre, parce qu'on le leur enfonçait dans la tête à longueur de journée, à coups de slogans, d'affiches, de néons, de vitrines illuminées, qu'ils étaient toujours un petit peu plus bas dans l'échelle, toujours un petit peu trop bas. Encore avaient-ils cette chance de n'être pas, loin de là, les plus mal lotis.
Jérôme ét Sylvie sont bien conscients qu'il leur faudra trouver un boulot stable avant trente ans ...qui ne travaille pas ne mange pas, mais qui travaille ne vit plus....Ils se sentaient enfermés, pris au piège, faits comme des rats...Les gens qui choisissent de gagner d'abord de l'argent, ceux qui réservent pour plus tard , pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n'ont pas forcément tort. Ceux qui veulent vivre, et qui appellent vie la liberté la plus grande, la seule poursuite du bonheur, l'exclusif assouvissement de leurs désirs ou de leurs instincts, l'usage immédiat des richesses illimitées du monde -Jérôme et Sylvie avaient fait leur ce vaste programme-, ceux-là seront toujours malheureux... A part les trop pauvres ou les trop riches.
La guerre d'Algérie entre dans leur vie, dans celle de leurs amis, avant de prendre fin . Les amis se rangent et s'éloignent. .
Ils pouvaient ,tout comme les autres, arriver; mais ils ne voulaient qu'être arrivés !
Jérôme et Sylvie choisissent donc de partir et trouver mieux ailleurs...mais Les Choses ne sont qu'un prétexte au bonheur. Sans elles, que reste-t-il vraiment ? Une vie sans rien.
Difficle de parler d'un livre aussi remarquable sans l'écorcher. En le refermant, je me suis rendue compte qu'il était bourré de Post-it ! Je pense qu'il devrait être lu par toutes les jeunes générations d'aujourd'hui , de demain, de tous les temps.