"Féroces" de Robert Goolrick
Je dis toujours aux gens que s'ils veulent tourner la page, comme on dit aujourd'hui, s'ils veulent un sentiment d'irrévocabilité, il faut qu'ils se lèvent à six heures du matin pour creuser la tombe de leur père. Qu'ils recouvrent de terre de leurs propres mains et piétinent sa tombe avec leurs chaussures anglaises...
Mais ce n'est pas vrai...c'est un mensonge...
Editions Anne carrère, 254 pages, 2010
Mon père était mort parce qu'il buvait trop. Six ans auparavant, ma mère était morte parce qu'elle buvait trop. Il fut un temps où moi-même je buvais trop. Les chiens ne font pas des chats.
Mon père fut incinéré. Ma mère aussi fut incinérée. Lorsqu'elle est morte, le jour de la fête du Travail, mon père était trop affaibli par le chagrin pour supporter des funérailles, si bien que les cendres de ma mère restèrent pendant des mois sur une étagère des pompes funèbres, jusqu'au printemps suivant, où mon père décida un jour de les récupérer et de les faire enterrer par le fossoyeur derrière la maison, dans un jardin juste à côté de la terrasse où l'on s'assied parfois le soir pour regarder la crique, dans la douce brise du bord de l'eau....
Le vie dorée des Goolrick avait disparu à tout jamais. A cette époque, dans les années 50, du temps de leur jeunesse, les Goolrick menaient grand train. Ils n'avaient pas d'argent mais ils savaient paraître. Tout était prétexte pour assister à un cocktail ou un dîner, pour se trouver en compagnie d'une assistance enjouée et flamboyante, dans une campagne somme toute ennuyeuse... ça fumait et buvait beaucoup. Les Goolrick étaient ce qu'on appellerait des fêtards. "On les adorait pour leur sens de l'humour et de leur charme, pour leur beauté et leur minceur, pour la manière de s'habiller de ma mère, et de mon père aussi."
Quelqu'un m'a dit un jour que toutes les familles sont centrés soit sur les parents, soit sur les enfants. La nôtre était centrée sur les parents...
Les Gollrick avaient trois enfants, tous brillants. Robert Goolrick, l'un des deux garçons, auteur de ce récit, relate leur vie , sa vie d'avant pour expliquer celle d'après...avant ou après quoi? car bien sûr, il y eut un avant et un après ce qui sera révélé dans la deuxième partie du livre, par petites touches d'abord ... puis il y aura ces deux questions qui vont se faire écho, lancinantes: "Comment ont-ils fait pour continuer? Comment j'ai fait pour continuer?"
Questions qui répondent au début de l'histoire. car on ne sort pas indemnes de ce qui s'est passé. Les Goolrick gardaient tout pour eux, ne laissaient rien transpirer ni à l'extérieur, ni à l'intérieur. Ils étaient féroces.
Robert aura donc attendu leurs morts pour parler, non sans crainte encore...de ces images de bonheur perdu, de l'éternel mensonge et de sa solitude.
Je raconte cette histoire car je tente de croire, car je crois de tout mon coeur, que toujours demeure l'écho obstiné d'une chanson.
C'est un témoignage difficile qui monte en puissance au fil des pages. Bien construit, le roman est trés bien écrit et agréable à lire. J'ai beaucoup aimé.
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